On jouait déjà avant ta naissance, donc on a raison

On s’était dit rendez-vous dans dix ans

Par • le 3/11/2017 • Entre nous

Gaming Since 198x, running since 2007… Ce blog a désormais une dizaine d’années au compteur. Comme en 2012, quand j’ai soufflé notre 5ème bougie, je vais prendre comme date d’anniversaire le tout premier post du site, à savoir le 2 novembre. Et comme en 2012, je vais témoigner de ma gratitude envers Kwyxz pour m’avoir proposé de me joindre à lui.

Traverser le miroir

Dix ans, donc… Pour un blog vidéoludique indépendant, je trouve que ce n’est pas rien. Certes, ce n’est pas comparable avec un magazine papier, pour lequel une telle durée de vie relève de l’exploit (il n’y a qu’à compter le nombre de titres qui y sont arrivés, sans parler de ceux qui perdurent encore aujourd’hui…). Mais je maintiens néanmoins que ce n’est pas rien.

En effet, il n’y a pas que le blog qui vieillit. Dix ans après, on n’a pas (forcément) la même vie, ni les mêmes idées, ni le même style d’écriture (heureusement, dans mon cas), ni les mêmes projets. Ni les mêmes habitudes : en 2007, les réseaux sociaux ne représentaient pas encore une concurrence sérieuse pour les forums de discussion ou les blogs (Facebook et Twitter existaient certes déjà, mais ce n’était pas encore là que les choses « se passaient »). Tout comme en 1997, internet ne représentait pas encore une concurrence sérieuse pour les magazines papier. Comme chacun sait, les choses ont changé. Rapidement et radicalement.

Et malgré tout, quels que soient les changements, il faut maintenir intacte la volonté d’écrire. C’est la condition sine qua non pour qu’un blog puisse perdurer. Et c’est précisément ce qui « n’est pas rien ».

As-tu réussi ton pari ?

Écrire sur quoi, d’ailleurs ? Si on lit la page « À propos » du site, tout part d’un « rêve de gosse », à savoir « devenir testeur. » Marcher sur les traces de tous ces magazines papier, et tous ces rédacteurs, qui nous ont fait aimer le jeu vidéo, avec lesquels on a grandi et découvert tant de choses. Pas seulement des jeux et des machines, d’ailleurs, mais au-delà, tout un univers culturel. C’est pace que Joystick les mentionnait que je me suis mis à lire Tolkien et Lovecraft. C’est parce que la rubrique « Oxygen » de Génération 4 en parlait de manière fouillée que j’ai découvert Moebius, Métal Hurlant, Robert E. Howard, et l’univers de Warhammer. C’est parce que Player One a écrit une critique dithyrambique sur Akira que je me suis mis à découvrir le manga (dans tous les sens du terme). C’est parce que Micro News en a fait son « directeur de conscience » que j’ai découvert le Professeur Choron. Bref, comme je l’ai dit dans un de mes premiers papiers :

Ce qui ressortait de tous ces magazines, c’était […] l’impression que les jeux vidéo s’inscrivaient dans un mouvement, une culture faite de science-fiction, d’heroic fantasy, de rock et d’humour polisson. C’était aussi l’impression d’appartenir, en tant que joueur et lecteur, à cette culture commune rassemblant les adultes et les adolescents (d’ailleurs, pour moi, il ne faisait pas de doute que les jeux vidéo étaient l’activité des « grands »). C’était enfin l’impression que ceux qui travaillaient dans ces magazines étaient « des nôtres ». S’il faut chercher une raison à l’engouement pour cette presse et l’envie d’y travailler à notre tour, je n’en vois pas de meilleure. L’image qu’ils véhiculaient du jeu vidéo, c’était celle d’un « joyeux foutoir aux mains des utilisateurs » (dixit Joystick). C’était quelque chose qui allait au-delà du loisir lui-même : c’était notre truc. Notre culture. Nos jeux. Nos magazines, dans lesquels travaillaient des gens « comme nous ». On avait le sentiment d’appartenir à une véritable communauté, d’être invité à venir faire la fête avec eux. En bref, et j’arrête de tourner autour du pot : cette presse vidéoludique, et la vision du jeu vidéo qu’elle véhiculait, tout cela faisait partie de notre identité.

Tu te marres toujours pour rien ?

Il ne faut pas chercher plus loin la raison pour laquelle je suis devenu passionné de jeux vidéo. « Parce que ce n’est pas juste un passe-temps », pour reprendre le premier slogan de Gaming Since 198x. D’où l’idée de transmettre cette flamme à notre tour. Mais sans oublier, comme le rappelle Kwyxz, de « conserver le plus possible ce point de vue du joueur aguerri, qui a fait ses armes sur des titres fortement pixellisés, mais qui continue à prendre du plaisir même sur les jeux actuels, sans a priori, sans être blasé le moins du monde. Juste un joueur à qui il faut un peu plus que de la poudre aux yeux et une pirouette pour faire un bon titre. «  J’ajouterais pour ma part, puisque je m’étais spécialisé dès le début dans le traitement médiatique du jeu vidéo et de ses aspects controversés (notamment la violence), que je voulais moi aussi, dans mes propres articles, conserver et transmettre de « point de vue du joueur aguerri » qui en a vu d’autres, et « à qui il faut un peu plus que de la poudre aux yeux » et une ou deux bafouilles sans lendemain pour faire un bon « débat » sur la violence vidéoludique.

Si on n’avait plus rien à se dire ?

D’où la question qui se posait déjà lors du cinquième anniversaire de ce blog, et qui se pose encore plus cruellement aujourd’hui : a-t-on encore besoin de ce point de vue ? Et nous (Kwyxz et moi), avons-nous encore envie de le faire partager ? À quoi bon écrire des tests de jeux quand on trouve déjà tout ce qu’il faut savoir sur Wikipédia, YouTube, et les sites vidéoludiques bien établis ? À quoi bon écrire des articles sur un blog quand on peut, soit faire court sur son compte Twitter, soit faire long sur sa page Facebook, avec potentiellement, un nombre bien plus important de lecteurs ? Et dans mon cas, à quoi bon écrire sur la violence vidéoludique (et se documenter plus généralement sur la violence des médias) quand cette question n’intéresse plus personne ou presque, et que les blogs spécialisés sur ces questions ont fermé les uns après les autres ? À quoi bon argumenter paragraphe après paragraphe quand on peut expédier la question en 140 ou 280 signes ?

Ma réponse, en ce qui me concerne, sera sans équivoque : oui, j’ai encore envie d’écrire. Oui, j’ai conservé intact mon point de vue de vieux joueur aguerri. Oui, je joue encore à des jeux désormais « vieux » comme au premier jour (Heroes of Might and Magic 2, Divine Divinity, Diablo 2), mais je n’oublie pas pour autant de jouer à des jeux récents avec le même plaisir et la même passion (The Technomancer, Tyranny). Oui, j’ai envie de transmettre cette flamme qui a fait de moi un joueur passionné, même si tester des jeux est pour moi un exercice extrêmement difficile que je repousse sans cesse aux calendes grecques. Oui, j’ai toujours envie d’écrire sur la violence vidéoludique avec ce point de vue de joueur aguerri… et oui, encore aujourd’hui, on a besoin d’entendre ce point de vue.

Des tempêtes et des bourrasques

Certes, pour ce qui est de la violence des jeux vidéo, il n’y a plus de polémique d’envergure comme à l’époque où nous avions maille à partir avec Familles de France ou Jack Thompson. On est bien loin du temps de « Hot Coffee », du « killerspieldebatte », des amalgames crapuleux sur les pratiques vidéoludiques des tueurs de masse, ou des projets de loi visant à interdire la vente de jeux « violents » aux enfants (voire aux adultes). C’était déjà le cas quand j’ai souhaité un joyeux cinquième anniversaire à ce blog, et c’est encore plus vrai aujourd’hui. Mais ça n’empêche pas les réactions épidermiques de survenir encore et encore, avec le même automatisme, la même rage vengeresse, le même ressentiment, comme si rien ne s’était passé. Même si les grandes polémiques sur la violence font partie du passé, elles continuent d’influer sur le présent, en particulier sur les grandes polémiques qui concernent d’autres sujets comme le sexisme (je maintiens d’ailleurs que cette rage vengeresse et ce ressentiment ont grandement contribué au déclenchement de la controverse du Gamergate).

Par ailleurs, les facteurs qui ont été à l’origine de ces polémiques ne me semblent pas avoir disparu. En particulier la complaisance dans la violence, et la possibilité pour des mineurs d’accéder à des titres faisant étalage de cette violence. Le fait que presque personne ne s’en soucie n’est pas nécessairement une bonne nouvelle. Pour les mineurs en question et pour leur entourage, au premier chef. Mais aussi parce qu’il suffit d’un minuscule « presque » pour que tout bascule. L’histoire des polémiques concernant les médias de masse fourmille d’exemples : Fredric Wertham contre la bande dessinée, Pat Pulling et Thomas Radecki contre le jeu de rôle, Jack Thompson et Dave Grossman contre le jeu vidéo, et plus près de nous, André Bonnet, co-fondateur de l’association Promouvoir, qui a réussi à lui seul à faire annuler le visa d’exploitation d’un film pourtant primé au Festival de Cannes. Le même André Bonnet qui déclarait dans L’Express que « si Promouvoir avait plus d’argent, l’association s’en prendrait également aux jeux vidéo violents. Mais ses moyens limités l’en empêchent. »

Attendez-moi !

Tout ça pour dire qu’en ce qui me concerne, ma volonté et mon besoin d’écrire sur ces sujets sont intacts, et que ma plume est loin d’être asséchée. De manière plus générale, nous, qui jouions avant ta naissance, n’avons pas fini d’avoir raison. Pour toutes ces raisons, je me réjouis de souffler avec vous les dix bougies de ce site. Et je souhaite un joyeux anniversaire et une longue vie à Gaming Since 198x, à son fondateur, à ses contributeurs et à ses lecteurs.

Tiens, si on se donnait rendez-vous dans dix ans ?

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joueur depuis les années 80, et joueur passionné depuis 1990. Ouais, à peu près comme tout le monde ici, quoi. Sauf qu’en plus, il cause. Beaucoup. Mais alors beaucoup. C’est pas sain pour lui qu’il cause autant. Faudrait plutôt qu’il joue.


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3 commentaires »

  1. Salut Shane,

    Encore aujourd’hui, certains sujet méritent que l’on prennent le temps d’en parler sur des blogs avertis :
    http://www.huffingtonpost.fr/2017/11/03/europe-1-porte-plainte-apres-les-menaces-de-jeuxvideo-com-contre-sa-journaliste-nadia-daam_a_23265677/

    Où comment entacher la communauté des joueurs à cause d’abrutis qui font de la merde sur un forum dont le nom de domaine comporte « jeux videos ».

  2. La communauté des joueurs s’entache parfaitement elle-même, il n’y a qu’à voir la teneur des avis de joueurs sur le dernier jeu Wolfenstein, ou le fameux GamerGate.

    La question finalement est de savoir à quel point il est important pour toi d’appartenir à une telle communauté misogyne, raciste et ouvertement fasciste quand ce n’est pas directement nazie.

    Je joue à des jeux vidéo, j’écris sur des jeux vidéo, et pourtant je ne me réclamerai jamais de la « communauté des joueurs » tant elle est toxique. L’un n’empêche pas l’autre, choisis ton camp camarade.

  3. Salut vous deux, ça faisait un bail :)

    Ah, la « communauté des joueurs »… j’y ai longtemps cru. Et j’y croyais encore au moment de la création de ce blog. On pouvait encore constater la présence de deux éléments qui selon moi définissent une communauté digne de ce nom : un sentiment d’appartenance et un sentiment d’adversité. Sauf qu’à l’époque, l’adversaire commun, c’était Jack Thompson, ou Familles de France, ou d’autres du même tonneau. Avec leurs attaques virulentes contre notre loisir, ils nous ont appris à riposter avec autant de virulence. Mais au moins, nous pouvions diriger cette virulence contre quelqu’un « de l’extérieur ». Et même si ça pouvait se traduire, déjà à l’époque, par des campagnes de harcèlement (cf. Resident Evil 7), ça restait limité.

    Et maintenant ? Nos adversaires extérieurs ont disparu, et ceux qui n’ont pas voulu renoncer à leur virulence et à leur ressentiment l’ont retourné contre les leurs. Ce qui a abouti (avec d’autres facteurs) au Gamergate et au reste. J’ai déjà raconté en long et en large la honte et le détachement qui sont allés croissant jusqu’au point de non-retour.

    Aujourd’hui, il m’arrive encore de me sentir visé les rares fois où quelqu’un s’en prend aux jeux vidéo en général, ou aux jeux « violents », ou à « l’industrie » (même si ça ne dure pas). Mais je ne crois plus autant qu’avant à l’existence d’une « communauté » des joueurs (tout au plus, des sous-communautés disparates) et j’en viens à me demander s’il est souhaitable qu’il y en ait une. En tout cas, il n’y a aucune chance que j’éprouve un quelconque sentiment d’appartenance envers JVC ou un de ses forums : je ne suis tout simplement pas un des leurs. Et de toute manière, aucun article que j’ai lu ne faisait de généralisation envers les joueurs ou les jeux vidéo dans leur ensemble : c’est un site, ou plus particulièrement un forum, qui est ciblé. Si je ressens de l’empathie, c’est pour ses victimes.

    Sinon, j’ai corrigé toutes les fautes que j’ai repérées (merci Michaël Guarné pour avoir pointé la plus flagrante !) et refait certaines tournures de phrase.

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