On jouait déjà avant ta naissance, donc on a raison

Gaming Since 198x, blogging since 2007

Par • le 2/11/2012 • Entre nous

Cinq ans. Ce blog a 5 ans. Je ne sais pas si le 2 novembre 2007 est la date exacte de sa création, mais en tout cas, c’est la date du tout premier post répertorié sur le site, donc je peux la prendre comme date anniversaire. Je suis particulièrement fier d’avoir participé à l’aventure depuis ses débuts, et reconnaissant à Kwyxz de me l’avoir proposé.

Au commencement, il y avait son blog, où il parlait de tout, jeux vidéo inclus. Puis de fil en aiguille, alors qu’il fêtait le 5ème anniversaire de ce blog, il s’est dit : pourquoi pas faire un site rien que pour les jeux vidéo ? Il a donc fait appel à ses connaissances, dont Pipomantis (bien connu des lecteurs de Canard Console), et votre serviteur, qui était son condisciple à Rennes dans une vie antérieure. Et le résultat, vous l’avez sous vos yeux. De mon côté, j’avais plein de choses à dire, mais pas vraiment d’endroit où les dire. Une tentative de maintenir un blog personnel sur Gamekult, en 2006, s’est vite soldée par un fiasco. La faute à ma propre fainéantise, au manque de motivation, mais aussi à d’autres évènements personnels qu’il est inutile de détailler. Bref, j’étais bien embêté, jusqu’à ce que Kwyxz me propose de contribuer à son blog. C’était la solution idéale pour moi : je pouvais me concentrer sur mon discours sans trop me soucier de l’intendance. Et même s’il n’était pas facile de garder un rythme régulier (j’essaie d’apporter ma contribution 1 fois par mois, mais il m’arrive d’avoir des creux), j’avais ma tribune, ma niche à moi, et j’étais totalement libre d’en faire ce que je voulais. C’est toujours le cas aujourd’hui, d’ailleurs. Pour ça aussi, je suis reconnaissant à mon vieux camarade.

Puisqu’on en est aux commémorations, je me souviens que 2007 était une année riche en évènements pour mon sujet de prédilection, à savoir le débat sur la violence des jeux vidéo.

Aux États-Unis, l’Entertainment Software Association (ESA, représentant des éditeurs de jeux), a changé de mains. Jusqu’à présent, ce syndicat était présidé par le lobbyiste Douglas Lowenstein depuis sa création en 1994. Pendant des années, celui-ci s’est efforcé, d’une part, de faire parler l’industrie d’une seule voix (la sienne), d’autre part, d’améliorer l’image des jeux vidéo auprès du public, et enfin, de combattre pied à pied toute tentative de légiférer sur les jeux « violents » (tout en appuyant les tentatives de légiférer sur le piratage). A chaque fois qu’il y avait une controverse sur un jeu, une nouvelle étude sur les effets de la violence vidéoludique, ou un projet de loi sur la question, c’était à « Doug » Lowenstein qu’on s’adressait pour avoir l’avis de l’industrie. C’était lui qu’on voyait dans les journaux ou à la télévision, avec son discours bien rodé sur l’absence de preuves scientifiques, et sur les effets positifs des jeux vidéo (et c’était lui qui imposait le silence quand Jack Thompson commençait à faire des siennes). Sauf qu’il en avait de plus en plus marre de voir certaines brebis galeuses (dont idSoftware et Rockstar Games) saboter systématiquement son travail en provoquant des scandales tout en le laissant, lui et lui seul, gérer les conséquences. Il a fini par jeter l’éponge au début de l’année, non sans oublier, dans son discours d’adieu, de régler quelques comptes avec les planqués et les ingrats dont il devait malgré tout améliorer l’image. Il a été remplacé par Michael Gallagher, ancien politicien et conseiller de George W. Bush. Sous sa houlette, l’ESA a progressivement cessé d’exister en tant qu’acteur du débat sur la violence, de nombreux éditeurs, dont Activision, l’ont quittée, et l’E3, dont elle a la charge, a connu plus de bas que de hauts.

Aux États-Unis, toujours, l’un des évènements marquants de cette année 2007 a été la fusillade de Virginia Tech (suivie par celle de Jokela, en Finlande), la plus meurtrière de ce type qu’ait connu l’Amérique, avec 33 morts. Et paradoxalement, c’était également une fusillade sans rapport apparent avec les jeux vidéo. Aucun jeu n’a été trouvé dans la chambre du tueur, rien n’a été dit sur ce que contenait son ordinateur, le rapport officiel de la commission d’enquête ne mentionne que Sonic The Hedgehog, et même si une brève mention, dans le Washington Post, de Counter-Strike (auquel il se serait adonné au lycée, soit 4-5 ans avant les faits) a suffi à échauffer les esprits pendant quelques jours, elle a vite été retirée pour manque de pertinence. Les seuls à ne pas avoir lâché l’affaire ont été Jack Thompson et le mouvement de Lyndon LaRouche, lequel s’est un peu fait remarquer pendant quelques mois avant de retomber dans l’oubli. Quand je pense qu’à l’époque, ils me faisaient peur ! A tel point que je ne manquais jamais une de leurs sorties, tellement j’étais obsédé par tout ce que les détracteurs du jeu vidéo pouvaient produire. Je leur ai même consacré un de mes premiers articles. En comparaison, cette année, c’est à peine si j’ai remarqué que Jacques Cheminade s’était manifesté au lendemain de la tuerie de Toulouse.

En Allemagne, ce sont deux reportages télévisés à charge qui ont échauffé les esprits au point d’avoir de sérieuses conséquences à long terme. Le premier fut commis par le magazine télé Panorama, sur la chaîne publique ARD. , Le titre, Morden und Foltern als Freizeitspaß – Killerspiele im Internet (littéralement, « meurtre et torture en guise de passe-temps – les Killerspiele sur Internet ») annonçait la couleur, et le contenu n’a pas déçu : on y apprenait que l’objectif de GTA : San Andreas était de violer le plus possible de femmes, et que Call of Duty 2 (on parle bien du 2, pas des Modern Warfare et autres Black Ops) était un jeu de massacre pour nazis. Ce reportage a provoqué une tempête de protestations de la part des joueurs allemands, mais surtout, il a incité l’un d’eux, Matthias Dittmayer, étudiant en droit, à créer son propre site, Stigma-Videospiele, consacré au traitement politico-médiatique du jeu vidéo en Allemagne. C’est devenu ma principale source d’information pour ce qui se passe Outre-Rhin. Le deuxième reportage a déjà été présenté en ces lieux : c’est Töten am Bildschirm (« tuer sur écran »), réalisé par Rainer Fromm pour l’émission d’investigation Frontal 21 sur la chaîne publique ZDF. Il semblerait que ce reportage ait incité les « anti-killerspiele » allemands à se regrouper, s’organiser et lancer des actions d’envergure. Il y a d’abord eu l’appel d’une fédération de psychothérapeutes pour l’interdiction complète des jeux « violents » (en novembre, comme nous !). Suivi l’année d’après par la Conférence « jeux vidéo et violence » et surtout par l’Appel de Cologne. 2009 aurait pu représenter l’apogée de leurs revendications, notamment avec la tuerie de Winnenden. Mais il n’en a rien été, et aujourd’hui, ils se font relativement discrets.

En Europe, la campagne de calomnie contre Rule of Rose a débouché sur une tentative de blacklister les jeux les plus violents afin de les proscrire sur tout le continent. Des motions allant dans ce sens ont été adressées au Parlement, et surtout, la Commission Européenne a planché sur une législation qui concerneraient tous les pays de l’Union. Divers Ministres de l’Intérieur et de la Justice se sont concertés sous la houlette de l’italien Franco Frattini, à l’époque Commissaire chargé des questions de justice et de sécurité. Après des mois de discussions, ce projet a été abandonné, en raison des trop grande différences de législation entre les différents pays. Depuis, Frattini a quitté la Grosse Commission pour devenir Ministre de la Justice de son pays sous le gouvernement Berlusconi, et l’Union Européenne n’a plus jamais cherché à légiférer sur les jeux « violents ». Chez nous, c’est Familles de France qui a tenté un come-back en attaquant en justice Second Life. Ce fut l’occasion pour la presse vidéoludique étrangère de faire connaissance avec nos stars locales. Ils ont bien rigolé, tout comme Linden Labs, qui a facilement obtenu gain de cause.

L’année 2007 a également été marquée par quelques controverses liées à des jeux spécifiques. Il y a eu V-Tech Rampage, bricolé en quelques heures par un pauvre demeuré en mal de notoriété, qui a eu néanmoins son heure de gloire grâce à tous les articles de presse, reportages télé et discours politiques qui l’ont mentionné avec une complaisance dont beaucoup de créateurs légitimes auraient bien aimé profiter. Il y a également eu Manhunt 2, qui a créé la polémique, moins par son contenu que par les restrictions imposées par les différents organismes de classification des jeux : aux États-Unis, l’ESRB lui a donné la mention « Adults Only » (ce qui lui coupait l’accès aux grandes chaînes de magasin, qui refusent de distribuer de tels jeux), et en Angleterre, la BBFC a refusé de le noter (ce qui revenait à l’interdire de territoire). Une partie de la presse vidéoludique et de la communauté des joueurs a crié au scandale, l’autre partie a préféré rester en retrait devant un jeu plutôt difficile à défendre. Rockstar Games a remanié son jeu pour qu’il soit jugé plus « acceptable », et a bataillé pendant un an avec la BBFC pour le publier en Angleterre. La version PC, elle, est sortie en version intégrale dans l’indifférence générale.

Une autre polémique majeure a surgi, non pas un pour jeu, mais pour la bande-annonce d’un jeu, Resident Evil 5. Cet opus se déroulant en Afrique, le trailer empruntait à la fois aux imageries vaudou et zombi, et montrait des passages du jeu où Chris Redfield, le héros blanc, tirait sur des zombis noirs. Il y en avait assez pour mettre certaines personnes mal à l’aise, y compris au sein du web vidéoludique (on citera notamment N’Gai Croal de Newsweek, et Dan Whitehead d’Eurogamer). La première salve a d’ailleurs été tirée par Bonnie Ruberg, alias Heroine Sheik, une « game blogueuse » travaillant à l’époque pour le Village Voice. Elle a été suivie de près par Kym Platt, une activiste métisse, qui a parlé du jeu sur son blog relativement confidentiel (fermé depuis), en l’accusant d’inciter les enfants américains à la haine raciale. La charge était selon moi, un peu trop grosse, pour ne pas dire franchement déplacée. C’est en tout cas ce que j’avais écrit à la demoiselle à l’époque, et je n’ai pas été le seul. D’autres sont allés un peu plus loin, en la tournant franchement en ridicule. Ils ont été des dizaines. Puis des centaines. Ils ont utilisé des termes de plus en plus agressifs et fielleux. Voire franchement racistes, par moments. Certains se sont répandus sur les autres pages de son site, qui traitaient de l’esclavage ou des droits civiques, et ont posté des commentaires se plaignant de l’odieuse persécution que les gamers subissaient, en particulier à cause d’elle. Son blog a été temporairement hacké. Jamais elle n’avait été aussi harcelée et insultée, alors que les sujets brulants sur les questions raciales ne manquent pas. En d’autres termes, la communauté a répondu aux accusation de racisme (la sienne et celles qui ont suivi) par le lynchage systématique et la tentative de réduire toute contradiction au silence. Je m’en souviens bien, parce que c’est la première fois de ma vie où j’ai eu honte d’être un joueur de jeu vidéo.

C’était en 2007, et c’était le bon moment pour écrire dessus. En 5 ans, les choses ont bien changé, mes opinions et ma manière d’écrire aussi. A l’époque, je finissais ma thèse, et j’étais persuadé que mes articles ne pouvaient être bons qu’à condition de posséder 40 notes en bas de page, avec le descriptif complet des références. Depuis, j’ai conservé cette double obsession, celle de l’exhaustivité, et celle de la minutie. N’omettre aucun détail, ne rien omettre dans chaque détail. Mais je pense m’être calmé un peu, histoire de conserver les deux ou trois lecteurs qui ont survécu à mes pavés. En tout cas, ça fait 5 ans que je suis heureux et fier de contribuer à ce blog, et 5 ans que je m’amuse avec vous, chers lecteurs. Car cet anniversaire, c’est aussi le vôtre. Happy birthday to you, indeed. Et à bientôt.

est

joueur depuis les années 80, et joueur passionné depuis 1990. Ouais, à peu près comme tout le monde ici, quoi. Sauf qu’en plus, il cause. Beaucoup. Mais alors beaucoup. C’est pas sain pour lui qu’il cause autant. Faudrait plutôt qu’il joue.


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9 commentaires »

  1. Je ne sais comment te remercier de contribuer toujours aussi régulièrement à GS198X, et j’aimerais bien pouvoir en faire autant !

    Le site t’appartient presque autant qu’à moi, depuis le temps. Et c’est toujours un plaisir de te lire. Pour longtemps encore, je l’espère !

  2. C’est à moi de te remercier de m’avoir embarqué là-dedans. Le plaisir est intact depuis tout ce temps, et rassure-toi, maintenant que j’ai ma niche, j’entends bien la garder.

    Et bon « anniversaire » !

  3. Je voudrais pas interrompre votre échange (touchant), mais puisque je passe régulièrement, que je me suis pissé dessus à cause des tests bourrés et instruit grâce au travail de Shane : joyeux anniversaire !

  4. Joyeux anniversaire à cet excellent blog qui renferme de tout aussi excellents articles.

    Je passe régulièrement par ici voir de nouveaux tests et dossiers et je suis content de voir qu’il y a toujours du monde =)

  5. Joyeux anniversaire également à ce site que j’ai découvert sur la signature de Kwyxz sur Gamekult.

    J’ai aussi beaucoup accroché grâce aux tests bourrés (que j’ai lu bourré), concept plus intéressant quand le lecteur partage l’état de l’auteur (si il pouvait préciser la liste des ingrédients de sa cuite pour s’en rapprocher vraiment la prochaine fois…).

    Sinon, de bons articles (bien que trop peu à mon gout), des gens qui répondent aux remarques faites en réponses aux articles tout en restant calme… un bon site.

    Bonne continuation, et au plaisir de vous lire (avec ou sans alcool).

  6. Bon anniversaire les loulous ! Moi aussi j’aimerais bien contribuer plus souvent. Le pire c’est que j’ai des tests en stock à faire, plein d’idées, mais juste pas forcément la motivation. Allez, cette semaine, c’est vacances, essayons d’avancer :)

  7. 5 ans déjà !

    Bravo, le blog est encore là et vous continuez à écrire dessus, c’est déjà super.

    Joyeux anniversaire
    Seb

  8. Joyeux anniversaire, et bravo et merci pour ces magnifiques articles, rigoureux, précis et critiques ! Et vive les notes de bas de page, ça fait toujours son petit effet ;-) Blague à part, je pense que ces efforts de crédibilité scientifique sont loin d’être inutiles, surtout auprès des détracteurs des jeux vidéo. Avec Gameing Since 198x et Shane Fenton, aussi bien les amoureux du jeu que les esprits fâchés bénéficient d’une source fiable, sérieuse, et surtout incroyablement ouverte d’esprit. Alors continuez comme ça !

  9. Bon anniv’ Gaming Since 198x !
    et merci à toi Shane_Fenton pour la richesse de tes analyses.

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