On jouait déjà avant ta naissance, donc on a raison

« Ils se plaignent d’être incompris… »

Par • le 24/11/2014 • Entre nous, Vite dit

Il est récemment arrivé à Ariane Brodier ce qui est arrivé deux ans plus tôt à Laure Manaudou et Natacha Polony. Une variation de plus sur de vieux thèmes. Celui du réflexe de meute, sur lequel j’ai déjà écrit il y a 2 ans, et sur lequel je ne vois rien à rajouter ni à retirer. Mais aussi celui de la vertu outragée, puisqu’il suffit d’un rien pour brandir l’épouvantail de la « stigmatisation » et du « geek shaming ».

Puisque c’est dans les vieux pots qu’on fait les meilleures soupes, autant remonter à Mathusalem (en l’occurrence, Jacques Ellul et son Exégèse des nouveaux lieux communs) pour avoir quelques clés de lecture sur ce qui arrive actuellement :

Ils se plaignent d’être incompris. Ils se plaignent de l’ingratitude de ce peuple pour lequel ils travaillent et dont ils veulent le bonheur. […] Il ne leur suffit pas d’avoir l’admiration béate et universelle des foules délirantes […] Il ne leur suffit pas de recruter laudateurs et thuriféraires […] chez les philosophes et les théologiens. Il ne leur suffit pas d’avoir l’avenir à eux et à eux seuls […] Il ne leur suffit pas d’être entourés d’honneurs […] Il ne leur suffit pas d’être par-delà le bien et le mal, parce que la nécessité du progrès n’est pas soumise à de vaines contingences. Il ne leur suffit pas, enfin, d’avoir bonne conscience, de savoir qu’ils sont du bon côté de la barricade, du côté de la Justice et du Bonheur, d’avoir devant eux une route humaine parfaitement claire et tracée, sans doutes, reculs, scrupules, hésitations et remords. Non, tout cela ne leur suffit pas.

Il leur faut encore une chose : la palme du Martyre et la consécration de la Vertu triomphant du dragon tout-puissant et venimeux. Voyons, vous ne le savez pas ? Mais bien sûr, nous en sommes toujours au temps de Philâtre de Rozier et de Fulton. Il y a toujours de vilains artisans capitalistes rétrogrades qui brisent les métiers à tisser emblèmes de la science et du progrès. Il y a toujours d’affreux paysans à peine sortis de la bestialité terrienne qui assoment à coups de fléaux les pauvres et vertueux techniciens qui travailent pour leur bien. Les journaux ne l’ont pas dit ? Mais ça se voit tous les jours, n’est-ce pas ? Il y a toujours des imbéciles de philosophes qui prétendent mettre des bâtons dans les roues du progrès avec des déclamations de sophistes et des arguments aussi vicieux qu’inexacts, en vertu d’une conception de l’homme radicalement périmée. Vous ne le saviez pas ? Et vous ne saviez pas non plus sans doute que ce sont ces méchants philosophes qui forment les conseils du gouvernement, qui réussissent dans l’Université et qui ont les honneurs de L’Express, de Paris-Match, de Réalités et autres formateurs de l’opinion. Vous ne le saviez pas, et vous aviez bien raison, car rien de tout cela n’est vrai. Mais les techniciens, technologues, etc., ont besoin de ce supplément d’honneur et de vertu. Ils ont besoin en plus d’être plaints et aimés. Ils fabriquent cette mythologie pour se présenter comme en proie à l’immense effort d’avoir à convaincre les forces hostiles. Ils sont en outre d’une extrême sensibilité, et le point d’honneur leur est fort délicat. Il suffit du plus léger doute sur la valeur absolue de ce qu’ils font, de la plus circonspecte mise en question de tel résultat, de la question la plus mesurée sur la finalité de leur entreprise pour qu’aussitôt on entende des cris de désespoir, des jugements sévères ou qu’un doigt vengeur se braque pour désigner l’affreux qui a osé attenter à la majesté du progrès. Il suffit que le moindre crédit leur soit enlevé par le gouvernement pour leurs entreprises les plus vaines et les plus folles, pour qu’aussitôt on clame à l’injustice, à la persécution, pour que la presse soit alertée et vienne au secours des victimes et des affligés. […] Tout peut attendre, mais pas ça. Ils ont besoin non seulement d’être les héros de la science, mais en plus les martyrs de l’incompréhension et de la réaction. Ils ont besoin, non pas de 98% de l’opinion avec eux, mais de 100%, de l’unanimité, car toute réserve est un grief contre eux.[…]

Mais je soupçonne au fond, dans cette attitude geignarde, l’affleurement d’une inquiétude, l’éclair d’un soupçon sur lequel ils accumulent les sacs de ciment et les souffles atomiques pour l’empêcher de brûler. « Après tout, si par hasard, nous nous étions trompés ? »

Et une dernière pour la route (du même Ellul, dans Les Nouveaux Possédés), destinée à ceux qui sauront lire entre les lignes :

Ce n’est pas la technique qui nous asservit mais le sacré transféré à la technique.

Toute ressemblance avec la situation actuelle, etc. etc.

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est

joueur depuis les années 80, et joueur passionné depuis 1990. Ouais, à peu près comme tout le monde ici, quoi. Sauf qu’en plus, il cause. Beaucoup. Mais alors beaucoup. C’est pas sain pour lui qu’il cause autant. Faudrait plutôt qu’il joue.


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2 commentaires »

  1. Même si je suis d’accord sur le fond, je trouve que ça ne s’applique pas vraiment dans ce cas-là. N’importe quelle communauté, technologiste ou pas, aurait pu monter au créneau après une telle sortie, et avec raison. Ce n’est pas la critique la plus fine qu’il soit, et elle appelle plus d’invectives que de réflexion philosophique sur le progrès.

  2. En fait, le tweet par lequel le « scandale » est arrivé était con, il maniait un cliché tellement éculé que ça en devenait fatigant, et il n’incitait à rien de constructif. Rien à redire là-dessus. De plus, même s’il s’agissait d’une rumination sur des ex (qui l’ont visiblement traumatisée), elle aurait pu prévoir que cette rumination pouvait toucher un large public.

    MAIS, et c’est un gros MAIS, ce n’était qu’un tweet. Un tweet con, mais un tweet noyé dans la masse. Complètement insignifiant, qui était réservé à la poignée de gens qui suivent l’actualité de la demoiselle. Qu’est-ce qu’on est supposés en avoir à foutre, nous, de ce que pense Ariane Brodier (que je ne connaissais pas – et que je ne connais toujours pas) ? Est-ce que ça bouleverse notre existence à ce point ?

    C’est pour ça que j’ai réagi : il n’y a pas à « monter au créneau » pour une piqûre de moucheron. Il n’y a plus lieu de défendre ce qui n’est plus sérieusement attaqué depuis longtemps. Et surtout pas en allant l’abreuver d’insultes en retour : il n’y avait rien de mieux pour justifier tous les stéréotypes possibles et en créer d’autres.

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