On jouait déjà avant ta naissance, donc on a raison

GamerGate et pilule rouge n°1 : Resident Debacle

Par • le 8/10/2014 • Entre nous, Vite dit

Fin juillet 2007, Resident Evil 5 est annoncé. Cet opus se déroule en Afrique, et la bande-annonce montre des passages du jeu où Chris Redfield, le héros blanc, tire sur des zombis noirs. Ce qui a mis certaines personnes mal à l’aise, y compris au sein du web vidéoludique. La première salve a d’ailleurs été tirée par Bonnie Ruberg, joueuse et journaliste spécialisée, pour le Village Voice. Son article a généré un débat enflammé sur lequel elle est revenue 2 mois plus tard. Beaucoup de commentateurs lui ont reproché, en abordant la question du racisme dans les jeux vidéo, de prendre le risque de rameuter les médias généralistes sur le thème « les jeux vidéo sont racistes » (la crainte n’était pas infondée, et d’ailleurs ça n’a pas loupé). D’autres ont cru intelligent de la menacer de mort.

Elle a été suivie de près par Kym Platt, activiste métisse, qui a mentionné le jeu dans une courte brève, en se demandant carrément si le but n’était pas d’inciter les enfants à la haine raciale. C’est cette brève, parue sur son blog (fermé depuis), republiée sur le blog Black Looks et relayée par tout le web vidéoludique, qui a réellement enclenché la polémique. En moins d’une journée, des centaines de commentateurs lui sont tombés dessus, moi y compris, histoire de dire qu’il était ridicule de taxer de « raciste » un jeu sous prétexte qu’il se passait en Afrique et que les zombis étaient noirs. Après tout, disions-nous, pourquoi le précédent Resident Evil n’a pas été attaqué alors qu’il se situe en Espagne ? (en fait, il l’a été) Et pourquoi évoquer la réception de ce jeu par des enfants, alors qu’il était clairement destiné aux adultes ?

Au début, j’étais rassuré de voir autant de commentaires négatifs. Je me disais que l’auteure allait le remarquer, ce qui a effectivement été le cas. Mais le lendemain, elle a évoqué sur son blog ce qui lui était arrivé (certains extraits sont toujours disponibles sur GamePolitics et BlackLooks). L’avalanche de commentaires négatifs. Le degré de négativité. La manière dont elle a été affectée. Et tout d’un coup, j’ai eu honte. Honte de ce qui s’était passé, de la manière dont « nous » avions répondu à ses accusations. Honte, pour la première fois, de m’appeler « gamer » et d’être assimilé à tout ça.

Que s’est-il donc passé ? En fait, c’est tout simple : je me suis mis à sa place.

Voilà une activiste qui s’apprête à fêter la première année de son blog. Elle a posté une poignée d’articles en rapport avec les droits civiques, l’esclavage, et les inégalités persistantes entre blancs et noirs. Articles qui sont vus par une petite poignée de personnes, et qui n’attirent au mieux qu’une petite dizaine de commentaires, alors que le sujet est encore brûlant. Un jour, elle publie une brève à propos de la bande-annonce d’un jeu vidéo, médium qu’elle ne connaît pas, mais qu’elle n’a pas à connaître, puisque la seule chose susceptible de l’intéresser est la représentation des noirs dans le jeu. La brève est certes maladroite et incendiaire, mais est-ce que cela justifiait une telle réaction ?

Des commentaires par millers, tous dans le même sens et avec les mêmes arguments, mais toujours plus agressifs, plus fielleux, plus haineux, voire franchement sexistes et racistes par endroits ? (comment prouver que RE5 n’est pas raciste ? En allant la traiter de « sale pute noire » qui ferait mieux de « retourner dans les champs de coton ». Logique !) Des répliques qui se sont multipliées sur le Web vidéoludique en trempant dans le même venin, ne se contentant plus de fustiger « l’idiotie » de sa brève, mais l’accusant de « racisme inversé », sans même essayer d’envisager qu’elle pouvait avoir des objections légitimes ? Son blog temporairement hacké ? Ses autres articles, sans aucun rapport avec les jeux vidéo mais traitant de thèmes comme l’esclavage et la ségrégation raciale, pollués par des commentaires crétins se plaignant de l’odieuse persécution dont les gamers étaient soi-disant victimes à cause d’elle ?

Même en mettant de côté la minorité de messages ouvertement racistes, il m’a suffi de constater le venin et le fiel de l’écrasante majorité des réponses qui lui ont été adressées (sans parler de la bassesse du procédé qui consiste à polluer et hacker son blog) pour avoir envie de gerber. Pas seulement à cause du fiel en lui-même, mais parce que j’avais honte, autant que si j’avais moi-même orchestré cette campagne de haine. Et c’est là que j’ai appris à mes dépens une vérité que connaissent tous ceux qui se sont penchés sur les communautés, mouvements politico-religieux et autres structures permettant d’acquérir une identité collective : quand on est membre d’une communauté, on est compromis par elle.

Le sentiment d’appartenance est bien beau quand il s’agit de partager et d’échanger sur quelque chose qui nous rassemble (dans notre cas : forums de discussion, mods, fan-art, soluce…). Et quand « un des nôtres » se fait remarquer plus que les autres, ses actions rejaillissent sur nous, qu’elles soient bonnes ou mauvaises. C’est d’autant plus vrai s’il se fait remarquer « en notre nom », puisque d’une certaine manière il nous représente. Quand la tuerie de Columbine a eu lieu il y a 15 ans, je ne me suis jamais senti concerné par le fait que les deux tueurs jouaient à Doom. Et de manière plus générale, comme je l’ai dit plus haut, quand j’apprenais qu’un énième tueur de masse avait joué à des jeux vidéo, même quand il s’agissait de titres auxquels je m’étais adonné (exemples : Gothic pour Robert Steinhauser, le tueur d’Erfurt en 2002, ou Dragon Age : Origins pour Anders Breivik), je n’en avais strictement rien à foutre. Les pitoyables tentatives pour me faire culpabiliser n’ont jamais mérité autre chose que mon mépris et ma totale indifférence. Mais quand Kym Platt s’est fait lyncher, je me suis senti coupable, parce que ses lyncheurs agissaient en mon nom, pour défendre mon loisir, et tant qu’à faire la « communauté » dont je faisais partie. C’était comme si je leur avais demandé en personne de le faire. Voilà pourquoi j’ai eu honte.

Dans le cas de Kym Platt, les choses en sont plus ou moins restées là. Certains sites vidéoludiques, pris de remords pour les mêmes raisons que moi, l’ont interviewée. Des blogs communautaires ont repris sa brève, et ont récolté leur part de messages haineux et fielleux. Elle-même a continué son blog pendant quelque temps, en retournant à ses préoccupations premières (la condition des noirs aux Etats-Unis) sans s’attarder davantage sur les jeux vidéo. Puis le débat s’est déplacé en interne. En somme, il est retourné à son point de départ, puisqu’après tout la première personne à avoir lancé la controverse était une journaliste spécialisée. Cette fois, ce sont ses collègues Dan Whitehead d’Eurogamer et surtout N’Gai Croal de Newsweek, qui ont fait part de leur malaise. Personnellement, j’étais prêt à les écouter puisqu’ils étaient « des nôtres ». Je me disais également que si des gens dont je respectais leur avis en temps normal, et sur lesquels je comptais pour me défendre face aux critiques extérieures, émettaient des réserves, il valait mieux que je les écoute. Tous mes congénères ne l’ont pas entendu de cette oreille. En fait, ils l’ont interprété comme une trahison, presque un « passage à l’ennemi », et N’Gai Croal en particulier a dû subir le même fiel que Kym Platt (alors même qu’il avait entamé un dialogue constructif avec le producteur des Resident Evil). Certains joueurs l’ont poursuivi de leur haine jusqu’à son départ de Newsweek en 2009, où ils ont clamé « bon débarras ! » (voir les commentaires de l’article).

Cette vindicte m’a d’autant plus choqué que cette fois, elle était dirigée contre « un des nôtres ». On pouvait ne pas être d’accord et le lui faire savoir, franchement, vigoureusement même, mais pas au point de l’excommunier sous prétexte qu’il avait émis une opinion différente. Quelle victoire pour le jeu vidéo ! Quelle formidable démonstration d’unicité et de fraternité de la part de la « communauté » ! D’une manière plus générale, « l’affaire Resident Evil » a porté un sérieux coup à la « pureté » du concept de « gamer ». Mais j’avais encore quelques illusions à perdre.

Ce qui m’amène à ma deuxième « pilule rouge ».

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joueur depuis les années 80, et joueur passionné depuis 1990. Ouais, à peu près comme tout le monde ici, quoi. Sauf qu’en plus, il cause. Beaucoup. Mais alors beaucoup. C’est pas sain pour lui qu’il cause autant. Faudrait plutôt qu’il joue.


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2 commentaires »

  1. Je comprends ce que tu veux dire, mais quand même, quand on s’arrête au fond de l’affaire de ta première pilule rouge, je ne peux pas m’empêcher de me demander comment on peut réellement se dire que Resident Evil 5 est un jeu raciste, sous prétexte qu’il se passe en Afrique et que les zombies sont noirs. J’ai beaucoup de peine pour Kym Platt et ce qui lui est arrivé est très injuste (welcome to the Internet comme on dit), mais quand on ne sait pas de quoi on parle (ici, les jeux vidéo en général et les jeux vidéo en particulier), il vaut mieux s’informer un minimum pour éviter de dire des conneries, non ?

    Ton dossier est très intéressant cela dit, et j’ai hâte de lire la suite, et pourquoi pas de discuter de tout ça avec toi dans les commentaires, parce que ces derniers temps, moi aussi je m’interroge sur mon statut de « gamer », sans pour autant être aussi négatif que toi sur ce mot depuis l’affaire ZQ/#gamergate.

  2. Hey, les Cahiers du Catch qui nous rendent visite ! :D J’adore votre site, soit dit en passant, et c’est rafraîchissant de voir qu’il existe dans ma langue un site d’une telle qualité sur ce… euh… « divertissement sportif ».

    En ce qui concerne Resident Evil 5, à mes yeux, ce n’est pas un jeu raciste, et ses créateurs et producteurs ne le sont pas davantage. De même que Masami Kurumada n’était pas un nazi quand, dans Ring Ni Kakero (le manga bien plus que l’anime), il nous resservait de la croix gammée avec insistance à chaque fois qu’apparaissait le personnage de Führer Skorpion. Simplement, il manipulait une imagerie dont il ne saisissait absolument pas la portée. Je pourrais aussi parler des punks qui arboraient des svastikas sans trop savoir de quoi il s’agissait, juste pour la provoc’.

    D’après N’Gai Croal, c’est un peu ce qui est arrivé aux créateurs de Resident Evil 5 : ils sont allés 3 semaines dans un pays d’Afrique dont ils ont oublié le nom tout de suite après. Ce n’était pas avec ça qu’ils allaient comprendre quoi que ce soit sur la représentation des noirs dans l’imaginaire américain et européen.

    Dans le fond, le problème n’a jamais été le jeu, mais la bande-annonce, et l’imagerie qu’elle véhiculait, qui n’avait pas du tout la même résonnance au Japon qu’aux Etats-Unis (voir à ce sujet le documentaire de Melvin Van Peebles). C’est pour ça que des activistes comme Kym Platt, qui ne connaissent rien en jeu vidéo, mais qui en revanche on dû bouffer du stéréotype raciste toute leur vie, ont réagi au quart de tour.

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