On jouait déjà avant ta naissance, donc on a raison

Uncle Leland, ça sent le brûlé!

Par • le 31/3/2014 • Entre nous, Vite dit

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Vous le savez sans doute déjà, vu que même le web vidéoludique français a relayé la nouvelle : le sénateur californien Leland Yee a été arrêté avant d’être libéré sous caution, et son bureau a été perquisitionné par le FBI. Il est impliqué, aux côtés de nombreuses autres personnalités politiques (et à un niveau moindre), dans une vaste affaire de corruption, de blanchiment d’argent, de trafic d’armes, et de collusion avec diverses organisations illégales, dont la mafia chinoise et les séparatistes musulmans philippins. GamePolitics a fait un excellent travail de synthèse, à la fois sur l’affaire elle-même et sur la véritable implication de Yee lui-même, qui a fini par démissionner de toutes ses fonctions devant l’ampleur du scandale (bien qu’il n’ait pas été le pire de la bande).

Pourquoi en parler ici ? (et en reparler sur Merlanfrit ?) Parce que Leland Yee est l’un de ceux qui ont essayé de légiférer pour interdire la vente des jeux « violents » aux mineurs. C’est d’ailleurs celui qui a été le plus près de réussir. En effet, son projet de loi, proposé en 2005, approuvé par le Gouverneur de l’époque, Arnold Schwarzenegger, et devenu loi à part entière, a vite été contesté par les représentants américains des éditeurs et des revendeurs de jeux vidéo, comme la plupart des lois poursuivant un but similaire. Et comme la plupart d’entre elles, la « loi californienne » a été jugée « anticonstitutionnelle » et rejetée en 2007. Mais contrairement à la plupart des auteurs de ce genre de lois, Leland Yee s’est obstiné. Lui et Schwarzenegger ont a fait appel de la décision, mais la Cour d’Appel a confirmé le rejet de la loi en 2009. Ils ont à nouveau fait appel devant la Cour Suprême, qui a accepté d’entendre les différentes parties avant de trancher la question, ce qui était une première pour une loi « anti-jeux violents ». Finalement, en 2011, la Cour Suprême a débouté Yee à son tour, ce qui a réduit les ardeurs de pas mal de législateurs. De fait, depuis cet arrêt de la Cour Suprême, il n’y a plus jamais eu de polémique judiciaire d’envergure concernant les jeux « violents ». Et si la tuerie de Sandy Hook, fin 2012, a redonné espoir aux partisans d’une législation et fait naître quelques projets de loi, ces derniers ne sont pas allés bien loin.

A vrai dire, Sandy Hook a surtout été l’occasion de relancer le débat sur les armes à feu. Et Leland Yee s’est aussi fait remarquer pour ses prises de position en faveur de leur règlementation (ce qui lui vaut aujourd’hui d’être traité « d’hypocrite » et « d’ordure » par la NRA et ses partisans), même si peu après la tuerie, il n’a pas oublié son autre cheval de bataille. Interviewé par le San Francisco Chronicle, il a déclaré que « les gamers n’ont qu’à se taire. Les gamers n’ont aucune crédibilité dans ce débat. Tout tourne autour de leur soif de violence et de l’avarice de l’industrie. C’est une industrie multimilliardaire. Il s’agit de leur intérêt personnel. » Le moins qu’on puisse dire est que ça n’a pas fait plaisir aux intéressés, qui l’ont fait savoir assez bruyamment pour que Yee finisse par écrire deux tweets de pseudo-excuses, expliquant qu’il visait uniquement l’industrie, et qu’il avait du respect pour les gamers (enfin, certains d’entre eux). Puis tout le monde est passé à autre chose, jusqu’à aujourd’hui.

Comme on peut s’en douter, les récents ennuis judiciaires de Leland Yee ne lui attirent pas beaucoup de sympathie dans le monde du jeu vidéo. « L’hypocrite » ou « l’arroseur arrosé », voilà ce qu’on en retient, comme chez les partisans des armes à feu (mais de manière moins virulente, peut-être). J’avoue que moi-même, je n’ai pas pu m’empêcher d’en rire avec mes amis sur le mode : « il gueulait contre GTA et Call of Duty parce que ça lui rappelait trop le boulot ». Pourtant, je n’arrive pas à me réjouir de sa déchéance. Au contraire, cette histoire m’attriste.

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J’ai quelques raisons à cela. La première et la principale, c’est que Leland Yee est loin d’être le pire adversaire de la violence vidéoludique auquel on ait eu affaire. Ce n’est même pas le seul politicien ayant essayé de légiférer sur les jeux « violents » qui ait été déchu de son poste pour corruption, en témoignent Rod Blagojevicth, ancien Gouverneur de l’Illinois actuellement en prison, et Eliot Spitzer, ancien Gouverneur et « Monsieur Propre » de New York qui fustigeait les prostituées de GTA avant de démissionner à cause de sa relation avec une call-girl de luxe. Et même si son projet de loi a été plus près du but que ses collègues, on ne peut pas davantage le considérer comme l’adversaire le plus nuisible, ni le plus méprisable. Pour cela, il n’arrive pas à la cheville de Jack Thompson, qu’on ne présente plus. Il n’arriverait même pas à battre le psychiatre Thomas Radecki, le plus médiatique des opposants à la violence des médias dans les années 80, qui avait mené une croisade de longue haleine contre Donjons & Dragons avant d’être rattrapé par de nombreux scandales (relations sexuelles « inappropriées » avec des patients, usurpation de titre, et plus récemment, échange de médicaments contre des faveurs sexuelles).

Faut-il pour autant marcher sur les traces de la National Rifle Association et se servir de ces scandales pour disqualifier non seulement les individus qui en ont fait l’objet, mais à travers eux, leur combat tout entier, leur cause et ceux qui s’y sont ralliés ? Peut-on vraiment se dispenser d’étudier leurs arguments sous le seul prétexte que ce sont des « salauds », et donc oublier ce qu’on leur reproche vraiment ? Je citais Thomas Radecki un peu plus haut, et compte tenu de ce qu’il a fait, on peut le qualifier ainsi, sans aucune animosité. Mais quand bien même il aurait été pur comme la rosée matinale, j’aurais continué à le qualifier ainsi, à cause des méthodes scélérates qu’il a employées dans son combat contre le jeu de rôle : accusations graves sans fondement scientifique alors qu’il se prétendait « expert », méthodologie douteuse, mépris total de ses adversaires… Cela revient-il à dire qu’à l’inverse, quand on est un « saint », on est exempt de toute critique ? Prenons par eemple Fredric Wertham, le pire ennemi des comic books, qui n’a jamais été convaincu de corruption. Au contraire, il a mené des combats qui étaient loin d’être aussi populaires aujourd’hui qu’à l’époque (pour l’accès aux soins des noirs américains, contre la ségrégation raciale, contre le maccarthysme…). Est-ce pour autant qu’on peut passer l’éponge sur les méthodes parfois déloyales qu’il a utilisées pour combattre les comics ?

Revenons à présent à Leland Yee. Le fait qu’il ait piqué dans la caisse concerne avant tout ceux dont il a trahi la confiance, à commencer par ceux qui l’ont élu et ceux qui ont travaillé avec lui (le trafic d’armes est un grief plus sérieux, mais c’est quelque chose qui se pratique à l’échelle des pays, y compris le nôtre, depuis des décennies). Pour ma part, ne m’inscrivant dans aucune de ces catégories, je préfère m’en tenir à l’impact que son combat aurait pu avoir sur mon loisir de prédilection. Après tout, c’est la seule raison pour laquelle j’en parle ici. Je dois avouer qu’il m’a souvent déçu, à force de vouloir faire feu de tout bois (quand bien même le bois était pourri) pour promouvoir son projet de loi. J’imagine que quand on est dans sa situation, il est inévitable d’user de la politique politicienne. Et le climat s’étant durci de plus en plus ces dernières années (ses différentes prises de positions, notamment sur les armes à feu et les animateurs de radio « trash », lui ont valu des insultes racistes et des menaces de mort), on peut supposer qu’il ait à son tour durci le ton contre ses différents adversaires.

Pourtant, je me souviens d’une époque où on pouvait discuter avec lui. Une époque où c’était lui-même qui cherchait le dialogue et qui n’hésitait pas à venir « en territoire ennemi » (même si lui le voyait autrement). C’était en 2006, un an après la débâcle autour de Hot Coffee et l’annonce de son projet de loi. Un débat sur la violence et la censure avait été organisé au sein de la Game Developers Conference, et Leland Yee était le seul critique extérieur de la violence vidéoludique à avoir répondu présent. Il avait beau être mis en minorité, il a quand même pu faire part de son point de vue, et il en était ressorti satisfait. Un an plus tard, il a de nouveau répondu « présent » à un débat un peu plus équilibré organisé par le site Xfire.com, toujours sur le même sujet. Mine de rien, c’était courageux de sa part. Et en règle générale, c’est plutôt rare de pouvoir réunir défenseurs du jeu vidéo et opposants à la violence vidéoludique dans un débat digne de ce nom, où les deux parties confrontent leurs points de vue tout en se respectant mutuellement (en ce moment, chaque partie considère plutôt qu’elle peut se passer complètement de l’autre).

Et voilà où je veux en venir. Personnellement, je préfère mille fois discuter, quitte à m’engueuler, avec des personnes que je respecte (qu’ils soient amis, correspondants, simples interlocuteurs, adversaires…), plutôt que de faire du catch dans la boue avec des cochons. Même vainqueurs, on y perd toujours quelque chose, parce que les cochons aiment avant tout se salir. On finit par s’avilir, par perdre tout son temps et son énergie à des choses qui nous dégradent. Thomas Radecki, puis Jack Thompson (et chez nous, Familles de France) ont donné le ton pendant des années : les jeux violents, l’Industrie, voilà l’ennemi, on ne discute pas avec eux, on ne pense pas, on cogne ! Et de l’autre côté, les joueurs et la presse vidéoludique étaient majoritairement trop heureux de répliquer sur le même ton. Le problème, c’est qu’on a eu beau venir à bout des cochons, on est restés seuls entre nous, dans la boue. Il était inévitable qu’on finisse par se comporter à notre tour comme des cochons avec tout ce qui passait à portée, puis entre nous (Jennifer Hepler, Anita Sarkeesian et Mar_Lard en savent quelque chose…). Et pendant ce temps-là, les questions dont on a trop souvent laissé le monopole aux cochons (l’accès de certains jeux « violents » aux mineurs, l’omniprésence des écrans, le militarisme, le tribalisme de la communauté…) restent sans réponse.

Alors quand j’apprends aujourd’hui la déchéance d’un des rares critiques extérieurs avec qui on pouvait discuter (au moins jusqu’à une certaine époque), vous comprendrez que ça ne me réjouisse pas du tout.

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joueur depuis les années 80, et joueur passionné depuis 1990. Ouais, à peu près comme tout le monde ici, quoi. Sauf qu’en plus, il cause. Beaucoup. Mais alors beaucoup. C’est pas sain pour lui qu’il cause autant. Faudrait plutôt qu’il joue.


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Un commentaire »

  1. Excellent article, comme d’habitude, Shane_Fenton.
    Je me demande ce qui poussent à continuer les politiques a jouer un rôle de castrateurs, de moralisateurs dans les médias, alors qu’en privé, on sait qu’ils font pire que le commun des citoyens (DSK, au hasard).
    Cela nous éloigne des jeux vidéo, quoi que pas tant que ça quand on voit la Morano jouer à GTA IV chez elle, alors qu’un mois avant elle qualifiait le jeu d’absolument « immoral »…

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