On jouait déjà avant ta naissance, donc on a raison

L’oiseau qui s’est brûlé les ailes

Par • le 10/2/2014 • Entre nous

Sorti dans l’anonymat, puis victime de son succès, Flappy Bird est le phénomène du moment et déchaîne les passions, au grand dam de son auteur. Pourtant, derrière les quolibets et théories du complot se cache un petit jeu au concept simple mais efficace, dont le succès ne vient probablement pas d’une arnaque ni d’un plagiat.

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Je préfère l’avouer de suite, j’ai fait partie, au début, de ceux qui ont crié au loup. J’ai moi aussi suspecté Dong Nguyen, l’auteur de Flappy Bird, de n’être qu’un vilain copieur, ayant fait appel à des moyens peu défendables pour promouvoir son jeu. Je le regrette aujourd’hui, parce qu’une analyse en profondeur permet surtout de mettre en avant la faiblesse des arguments de l’accusation.

Commençons par celui du spam massif des appstores à l’aide de bots pour mettre en avant le jeu. Les « preuves » avancées par Carter Thomas, largement reprises dans la presse, sont :

  1. le jeu est sorti en Avril et n’a eu aucune popularité avant Novembre, date à laquelle ses téléchargements ont explosé
  2. les reviews, malgré des notes à 5 étoiles, abusent d’un vocabulaire négatif et sont remplies de phrases du type « ce jeu a ruiné ma vie », « ce jeu pousse au suicide »

Ai-je réellement besoin de démontrer à quel point ce deuxième argument est stupide ? Le jeu est difficile, très difficile, et basé sur le scoring, offrant la possibilité de très facilement partager son score donc invitant à tenter de dépasser les autres : il est addictif mais impitoyable. Il est donc normal que les reviews insistent sur ce point en usant de sarcasme, tout en mettant cinq étoiles au jeu.

Le premier est assez facile à pulvériser, car reposant sur… à peu près aucune preuve tangible. Sur Internet, plusieurs facteurs sont toujours à prendre en compte lors de la propagation d’une info, d’un meme, d’un phénomène. Il n’est pas rare de revoir circuler des choses des mois, des années après leur première apparition. Dans le cas de Flappy Bird, un thread Reddit est potentiellement à l’origine de la réapparition du jeu en Novembre. Un deuxième thread Reddit ouvert en Janvier appelle à soutenir le jeu. Enfin, quand un type comme PewDiePie, célèbre Youtuber, parle du jeu, sa vidéo est vue par près de dix millions de personnes. Le problème du bouche-à-oreille, c’est qu’il est aussi incontrôlable que difficile à estimer. Quant aux courbes de téléchargement que notre expert trouve « suspectes », que dire de celles d’autres jeux de la liste comme Super Splatform :

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Ou Savant – Ascent :

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Tirer des pseudo-conclusions à partir de ces courbes est plus que hâtif, c’est même complètement saugrenu.

Passons maintenant aux accusations de plagiat. Il en est une indiscutable : le design des tuyaux est emprunté à Super Mario Bros. Celle-ci, je doute que l’auteur lui-même essaye de la nier un seul instant. Le gameplay lui-même n’a par contre strictement rien à voir avec celui de Mario : que je sache, ce dernier ne meurt pas instantanément lorsqu’il heurte un tuyau.

Le gros morceau, c’est bien sûr le débat Piou-Piou VS Flappy Bird. L’auteur de Piou-Piou, kek, au demeurant créateur d’une belle quantité d’autres jeux sympa a relevé des similarités entre son titre sorti en 2011 et l’app de Dong Nguyen. Il les recense dans ce tweet, même s’il déclare qu’il ne cherchera pas à poursuivre Nguyen en justice : « je ne sais pas s’il a réellement piqué sur mon jeu, et je ne le saurai probablement jamais ».

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Je pense que kek a doublement raison. Il est légitime, en tant que créateur, de relever des similarités dans les deux jeux, puisqu’effectivement il y en a. Mais aller plus loin et faire de Flappy Bird un bête plagiat de Piou-Piou serait une fois de plus aller bien vite en besogne : quand on y joue, les jeux n’ont finalement que peu de choses en commun.

Certes, les héros des deux jeux sont des oiseaux jaunes au gros bec. Mais ils n’ont pas du tout la même tronche, l’oiseau de Nguyen ressemblant beaucoup plus à un croisement entre Opa-Opa de Fantasy Zone et un Sheep-Sheep (de Mario, encore) qu’à Piou-Piou.
Certes, ses tuyaux sont verts, mais puisqu’ils sont directement tirés de Super Mario et que la couleur dominante de ceux-ci dans le jeu est le vert… on peut donner au développeur vietnamien le bénéfice du doute. De plus, ses tuyaux proviennent des deux côtés de l’écran de manière à ne laisser qu’un passage réduit.
Enfin, le gameplay de Flappy Bird consiste à tapoter sur l’écran pour que l’oiseau donne un coup d’ailes pour se propulser vers le haut. Cette caractéristique existe dans des dizaines de jeux mobiles et je me doute que kek n’a jamais prétendu l’avoir inventé. Mais ce sont les différences flagrantes entre Piou-Piou et Flappy Bird qui ont fait, à mon avis, le succès de ce dernier.

Tout d’abord, Flappy Bird est extrèmement rigide. Au grand dam de tous ceux qui, frustrés par sa difficulté, l’auront taxé d’injouable, il repose à 100% sur le skill : il requiert de la concentration, de la patience, des nerfs à toute épreuve, et des réflexes. À la différence d’un Contra qu’il est nécessaire de connaître par cœur pour vaincre, Flappy Bird balance ses tuyaux aléatoirement, offrant donc une partie entièrement nouvelle à chaque nouveau départ. La réussite est donc entièrement entre les mains du joueur, ne laissant aucune place au hasard, à la différence, par exemple, du merdique Angry Birds (c’était gratuit, ça me fait toujours plaisir de chier sur cette daube).

Telles celles de Super Hexagon dans lequel le moindre contact avec une paroi est également synonyme de mort instantanée, les parties de Flappy Bird sont courtes, rapides, très rapides : il n’est pas rare, après un run d’une cinquantaine de points, de crever de nouveau comme une merde dès le deuxième tuyau. Rien de tout celà dans Piou-Piou : toucher un cactus ralentira l’oiseau sans le tuer et il est possible de s’en tirer… et parfois non. L’oiseau souffre d’un flottement assez particulier, et il suffit d’un enchaînement malheureux (puisqu’aléatoire là aussi) de deux cactus, l’un vers le bas et l’autre vers le haut, pour qu’il soit quasiment impossible de survivre après plusieurs minutes à n’avoir quasiment rien à faire qu’un petit clic de temps en temps.

Et ceci, à mes yeux, est la raison pour laquelle Flappy Bird a réussi là où Piou-Piou échoue : il n’y a aucune part de chance dans Flappy Bird. Nada. Walou. Son gameplay est simpliste certes, il n’y a par exemple aucun bonus, mais il est aussi plus efficace. Le jeu de Nguyen est non seulement plus maniable (Trunks de Gamekult a d’ailleurs comparé les deux titres en expliquant c’est comme passer de Super Mario Bros à James Pond) mais surtout plus addictif parce qu’il repose entièrement sur le skill, et incite donc à la compétition via l’échange de high scores. C’est aussi simple à expliquer que le succès de Tetris. Loin de moi l’idée de hurler au chef-d’œuvre, bien entendu : le scoring n’est pas un genre qui plaît à tout le monde, et chacun voit midi à sa porte. Un jeu aussi hardcore et peu permissif que Flappy Bird peut rebuter, c’est évident.

Mais on est loin de l’infâme merde tant décriée, et les critiques ironisant sur ses graphismes primitifs et son absence de musique, déversant leur bile sur ce pauvre jeu gratuit depuis plusieurs jours à tel point que son auteur l’a retiré des stores, n’ont toujours pas compris ce qui fait un bon petit jeu mobile, amusant cinq minutes, jusqu’à la sortie d’un autre jeu mobile qui prendra sa place dans les charts pendant quelques semaines. Jusqu’au suivant. Et ainsi de suite.

C’est à peu près tout ce qu’on lui demandait. RIP, l’oiseau.

flappy-over

est

joueur depuis 1985. Multiplateformes, multigenres, souvent exigeant, parfois tatillon, mais jamais blasé.


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5 commentaires »

  1. En fait, toute cette tempête médiatique négative n’est que le reflet de ce que ce « truc » est. Ce n’est certainement pas un jeu. Ça en a certes la couleur et l’odeur mais on est au niveau 0 du ludisme. Tous ceux que j’ai vu y jouer n’y jouent que pour prouver qu’ils ne sont pas nuls à ce jeu. Il n’y a aucune progression, aucune récompense, aucune motivation positive à tenter de battre un record débile.

    Je comprends parfaitement pourquoi le créateur l’a retiré de la circulation, provoquer autant de mauvais sang et voir les gens en redemander me rendrait malade.

  2. Tous ceux que j’ai vu y jouer n’y jouent que pour prouver qu’ils ne sont pas nuls à ce jeu. Il n’y a aucune progression, aucune récompense, aucune motivation positive à tenter de battre un record débile

    Comme Pac-Man, en fait.

  3. Je trouve que ce jeu se rapproche le plus du bilboquet. Sauf que je n’ai jamais réussi à gagner avec un bilboquet. Un jeu d’adresse pure, mais sans ficelle donc.

  4. Merci pour ce billet, enfin quelqu’un qui a compris que ce qui fait un jeu, au final, ce ne sont pas ses graphismes, son titre, son marketing, mais bel et bien l’expérience générale qui en découle ! :)

    Autant je ne jouerais pas à Flappy Bird durant des heures, autant je trouve le jeu sympathique, épurée, et franchement prenant car frustrant. Et je comprends le succès qu’il a eu, en tout cas, je ne trouve pas son succès plus étonnant (ou moins mérité) que celui d’Angry Birds (un repompe éhonté de Crush The Castle, rapellons-le), de FarmVille ou de Candy Crush Saga (Bejeweled, anyone?).

    L’auteur a repris le graphismes des tuyaux de Mario ? Ok, c’est pas bien, mais même en modifiant le graphisme des tuyaux, ce jeu reste aussi bon qu’il est. De plus, Nintendo lui-même n’a t’il pas commencé sa carrière vidéoludique en pompant allègrement des bornes d’arcade connues (http://en.wikipedia.org/wiki/Space_Fever) ?

    L’auteur a t’il utilisé des bots pour accéder au top des charts ? Même si cela était avéré, je ne trouverais pas forcément plus choquant que les sociétés qui dépensent des cents et des milles pour s’acheter ces mêmes places à coups de sponsoring, bandeaux publicitaires, de téléchargement forcé, d’usine à clics, et autres techniques « légales » mais à la moralité pas forcément claire… Si un indie à réussi à obtenir le même résultat avec de simples bot et un game-design astucieux (par exemple, le bouton « rate » bien placé après chaque run, qui a été enlevé dans les dernières updates du jeu), ne faudra t’il pas plutôt :
    – Lui décerner une médaille car il est super malin ?
    – Qu’Apple & co réfléchissent sérieusement à améliorer son système « top » des applications ?

    tl:dr;
    Au delà des zones d’ombres de l’histoire, je pense que le déchainement médiatique autour du jeu est avant tout du à sa simplicité et au fait qu’il soit fait par un seul homme : comment ne pas être jaloux d’un tel succès alors que potentiellement il serait à notre portée, tandis qu’il serait ridicule de jalouser le succès de FarmVille vu les moyens déployés par Zynga.

  5. Heureux de retrouver un article qui va dans le même sens que le mien: http://uncoindepixel.ch/maverick-bird/

    Rien de tel qu’un mea culpa de temps à autre.

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