On jouait déjà avant ta naissance, donc on a raison

Jeux vidéo et politique politicienne : le cas de la Louisiane

Par • le 31/12/2007 • Entre nous

Si comme moi vous lisez régulièrement GamePolitics, vous n’êtes pas sans savoir qu’aux Etats-Unis, ces derniers temps, des députés et sénateurs de nombreux états ont tenté de faire passer des lois pour interdire la vente de jeux vidéo « violents » aux mineurs (1). Une dizaine d’états, tels que la Californie, le Minnesota ou la Louisiane, se sont ainsi dotés de lois allant dans ce sens. D’autres états, comme celui de New York, essaient eux aussi d’avoir leur propre loi. Et Hillary Clinton a même essayé d’avoir une loi au niveau fédéral (2). A chaque fois qu’une loi était votée dans un de ces états, l’ESA (Entertainment Software Association), l’organisation qui représente aux Etats-Unis les principaux éditeurs de jeux vidéo, a porté plainte pour faire déclarer cette loi « anticonstitutionnelle », et jusqu’à présent elle a toujours eu gain de cause. Il y aurait beaucoup à dire sur chacune de ces affaires, sur ces lois et les différentes approches qu’elles adoptent, sur le lobbying de l’ESA, ou plus généralement sur les arguments « pour » ou « contre » une législation concernant les jeux vidéo. Cet article concerne davantage la manière dont certains députés et sénateurs américains, en particulier ceux de l’Etat de Louisiane, militent contre les « jeux violents » et en faveur de leur législation.

Qu’on se comprenne bien : il ne s’agit pas de stigmatiser a priori toute tentative de législation, ni de mettre tout le monde dans le même sac. En effet, je crois qu’il est injuste de désigner comme « anti-jeux » toute tentative pour interdire la vente de jeux classés M (pour « Mature », réservés aux personnes de 17 ans et plus) à ceux qui n’ont pas l’âge requis pour y jouer. De manière plus générale, je ne pense pas qu’il soit très honnête, ni très judicieux, de cataloguer comme « anti-jeux » tout discours critique sur les jeux « violents ». Certains jeux n’ont rien à faire entre les mains d’enfants, et il n’est pas normal que ceux-ci puissent avoir accès aussi facilement à des scènes de violence qui ne sont pas pour eux (le problème a déjà été évoqué sur ce site par Kwyxz ainsi que par votre serviteur). On peut donc comprendre que certaines personnes aient envie de faire changer les choses par la loi. Ceci dit, comme souvent, ce qui pose problème n’est pas la cause en soi, mais la manière de la défendre.

Un cas en particulier mérite toute notre attention : celui d’une loi interdisant la vente de « jeux violents » aux mineurs, écrite par Jack Thompson en personne pour l’Etat de Louisiane, et défendue en 2006 à la Chambre des Représentants par le député démocrate Roy A. Burrell.

Acte 1 : Une loi votée sur la base du mensonge et de la crapulerie

Jack Thompson avait donc co-écrit un projet de loi pour le député de Lousiane Roy Burrell. Le 10 mai, ils ont témoigné devant la chambre des députés et Thompson a pu commettre des déclarations hallucinantes, comme par exemple celle-ci, à propos du contrôleur Dual Shock pour la PS2 :

« [Le contrôleur] vous donne littéralement une sensation et une vibration de plaisir dans les mains à chaque fois que vous tuez quelqu’un (…). Quand dans le jeu vous prenez une voiture et que vous écrasez virtuellement des piétons innocents, vous avez une vibration de plaisir à l’instant où vos roues passent sur leur crâne… »

Burrell a montré à l’occasion qu’il ne connaissait pas grand-chose au problème, par exemple en mentionnant le mini-jeu raciste Border Patrol comme un produit commercial proposé par l’industrie du jeu, alors que celle-ci n’avait rien à voir là-dedans. Sans oublier ce genre de propos :« Ils sont prêts à sortir une nouvelle série de jeux pour gangsters… ces jeux vont permettre de tuer de jeunes garçons blancs, c’est basiquement comme ça qu’ils sont conçus. Monsieur le président, nous avons un problème… »

En conséquence, la chambre des députés a approuvé ce projet de loi à l’unanimité (102 voix pour, 0 contre), puis le 16 juin, Kathleen Babineaux Blanco, gouverneur de Louisiane, en a fait une « véritable » loi tandis que l’ESA a décidé de batailler pour la rendre anti-constitutionnelle.

Acte 2 : Une défaite qui tourne au cirque

Mais le 30 juin, le Juge Fédéral James Brady a critiqué cette « loi Thompson » et a retardé son application le temps de savoir si elle était viable ou non. En réaction, les partisans ce cette loi ont promis le 2 juillet de porter l’affaire devant la cour suprême. Thompson a proposé le 11 juillet de témoigner « en tant qu’ami de la cour » (c’est-à-dire en tant qu’expert « indépendant). Le 20 juillet, le Juge Brady a décliné l’offre de Thompson. De plus, le 7 août, on a appris que ce dernier s’était fâché avec certains de ses alliés de Louisiane (il estimait qu’ils ne faisaient pas assez d’efforts).

Finalement, le 24 août, le Juge brady a ordonné une injonction contre la « loi Thompson », ce qui fait que celle-ci est suspendue jusqu’à nouvel ordre. Les réactions ont été nombreuses : Thompson s’est montré amer, quant à Burrell et la gouverneur Blanco, ils se sont montrés pour le moins déçus.

L’affaire a donc tourné au cirque, et finalement cette loi a été déclarée officiellement anticonstitutionnelle. En conséquence, l’Etat de Louisiane devra payer 157 000 dollars à l’industrie du jeu vidéo pour le préjudice causé.

Pour leur part, les journaux locaux qui ont suivi l’affaire, pour la plupart, ont pris acte de ce fiasco. Par exemple, le Shreveport Times a écrit le 22 avril un éditorial plutôt mesuré sur la question. Tout en étant critique de la violence de certains jeux (non cités), le journal a critiqué aussi bien Burrell pour son entêtement inutile que la tendance générale à faire des jeux vidéo des boucs émissaires, parfois pour des prétextes farfelus.

On aurait pu en rester là…

Acte 3 : Burrell est mauvais perdant

…seulement voilà, Roy Burrell veut persévérer, et il n’en démord pas : il a bien fait de faire voter cette loi, c’était pour la bonne cause (la protection de l’enfance), la décision du juge est scandaleuse, c’est un coup de la « puissante » et « prédatrice » industrie du jeu. C’est en tout cas ce qu’il a écrit dans sa réponse au Shreveport Times (3). Sa colère explose en particulier dans ces deux paragraphes d’anthologie :

« Le coût inattendu de 100 000 dollars que devront payer les contribuables n’est qu’un petit prix à payer pour sauver la vie de ne serait-ce qu’un enfant, compte tenu de ceux, nombreux, qui sont tués ou blessés dans des affaires en relation avec des jeux vidéo ultra-violents, dangereux, qui affectent le cerveau. Parfois, le combat pour la protection de nos concitoyens et de leurs enfants contre les tactiques de prédateurs de l’industrie du jeu vidéo se joue en coulisses. La seule information [sur ce combat] à laquelle le public a accès est entachée d’une perception négative provenant de ces rapaces qui n’ont pas de scrupules à utiliser la loi pour pouvoir corrompre les jeunes cerveaux légalement; nos tentatives désespérées pour sauver les enfants et pour offrir aux familles davantage de contrôles parentaux et une meilleure qualité de vie sont ainsi contournées. Par conséquent, nous devons trouver des moyens pour placer des restrictions légales sur une telle industrie ‘auto-régulée’ pendant que leurs membres se cachent derrière le Premier Amendement.

Personnellement, je n’aurais pas d’inquiétude vis-à-vis de cette industrie si ses membres adhéraient à leurs propres règles ‘d’auto-régulation’ : ne vendez pas de jeux vidéo dangereux et classés ‘Mature’ aux mineurs ! Mais le fait est qu’ils le font encore, d’après les études de la Federal Trade Commission. Cela doit cesser ! Une experte, Pat Brown, criminologue profileuse réputée dans tout le pays et également mère de famille, a dit qu’à cause de ces jeux vidéo nos enfants devenaient des tueurs psychopathes dès l’âge de 9 ans. D’autres, tels que le docteur Phil McGraw (psychologue), Bill O’Reilly (Fox News), le professeur James Alan Fox (expert en justice criminelle) et Candice DeLong (profileuse du FBI en retraite) partagent les mêmes sentiments. »

Ainsi que l’a souligné GamePolitics, les « témoins de moralité » de Burrell sont parfois plus que discutables. Ainsi Bill O’Reilly, dont tout le monde sait que c’est une source d’information viable et objective. Ainsi Dr. Phil McGraw, qui s’est permis d’accuser les jeux vidéo le jour même de la fusillade de Virginia Tech alors qu’on ne connaissait même pas encore le nom du tueur. De même, Burrell prend bien soin de ne jamais mentionner Jack Thompson, pas plus qu’il ne revient sur ses propres tactiques lors du vote de sa loi, comme par exemple, quand il a cité Border Patrol de façon erronnée. Enfin, il ne dit pas que la Federal Trade Commission, de rapport en rapport, a noté les progrès considérables de l’industrie du jeu vidéo pour réduire l’accessibilité de ses produits les plus violents aux mineurs.

Mais le plus grave n’est pas là. Reprenons un passage en particulier :

« Une experte, Pat Brown, (…) a dit qu’à cause de ces jeux vidéo nos enfants devenaient des tueurs psychopathes dès l’âge de 9 ans. »

Le problème, c’est que Pat Brown n’a jamais dit ça !

D’ailleurs, la réaction de cette criminologue a été immédiate : elle a posté un commentaire à l’article du Shreveport Times pour clarifier les choses, et quand GamePolitics l’a jointe pour lui demander si cette rectification venait bien d’elle, elle a confirmé que c’était le cas, et qu’elle n’avait jamais lancé une accusation pareille.

Conclusion

Cette affaire est donc un « cas d’école », comme on dit. Pourquoi ? Parce qu’elle regroupe à peu près tous les ingrédients qui pourrissent le débat sur la violence dans les jeux vidéo : ignorance crasse, incompéténce, carte blanche laissée à des croisés aussi peu crédibles que Jack Thompson… mais aussi accumulation de procédés plus que douteux, tout ça au nom d’une cause « supérieure » (la protection des mineurs) invoquée pour justifier tous les dérapages. En l’occurence, des accusations graves qu’on attribue à quelqu’un qui ne les a jamais proférées afin de leur donner une caution de poids. Si vous vous demandez pourquoi autant de joueurs et de créateurs de jeux vidéo sont aussi hostiles à une régulation sur certains d’entre eux, ce qui s’est passé en Louisiane vous fournira un élément de réponse. Vous voudriez confier les clés d’un média et d’une industrie à des types comme Thompson et Burrell ? Moi, je ne leur confierais même pas mes gosses, si j’en avais !

(1) Bien évidemment, les Etats-Unis sont loin d’être le seul pays où l’on essaie de réglementer la vente de « jeux violents ». Cette envie de législation est présente aux quatre coins du globe. Cependant, quand elle est américaine, elle est davantage médiatisée et mieux documentée.

(2) Pour se limiter aux Etats-Unis, l’implication des politiques dans le jeu vidéo a vraiment démarré en 1993, avec la sortie de Mortal Kombat et Night Trap. Puis la tuerie de Littleton-Columbine en 1999 a donné l’idée à certains états de se doter de lois bannissant la vente de « jeux violents » aux mineurs. Mais le principal déclencheur de cette hyperactivité législative est ce qui est convenu d’appeler « l’affaire Hot Coffee« ou « le scandale Hot Coffee« , qui a éclaté en 2005 quand un moddeur voulant ajouter un peu de sexe dans Grand Theft Auto : San Andreas a découvert que quelques scènes (plutôt soft, soit dit en passant) étaient déjà présentes et planquées dans un coin du programme.

(3) Les deux articles du Shreveport Times dont je parle (celui intitulé « Game Over » et la réponse de Roy Burrell) ne sont malheureusement plus disponibles en ligne, à moins peut-être de les payer. Cependant, je les ai conservés, et certains extraits sont disponibles sur GamePolitics. Ceux qui veulent lire (en anglais) l’intégralité de ces articles peuvent me contacter par email, et je les leur enverrai dès que possible.

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joueur depuis les années 80, et joueur passionné depuis 1990. Ouais, à peu près comme tout le monde ici, quoi. Sauf qu’en plus, il cause. Beaucoup. Mais alors beaucoup. C’est pas sain pour lui qu’il cause autant. Faudrait plutôt qu’il joue.


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Un commentaire »

  1. Ce qui est lamentable, c’est que l’idée de base est louable: un jeu M n’a rien à faire entre les mains de mineurs. Et l’ESA n’est pas toute blanche dans l’affaire. Mais vu les guignolos qui s’occupent de faire voter les lois…

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