On jouait déjà avant ta naissance, donc on a raison

3DO (The 3DO Company) : Hawkins se paye un trip

Par • le 11/12/2012 • Entre nous, Les consoles que tu n'as pas achetées (ou alors t'es bien le seul)

Avoir co-fondé Electronic Arts en 1982 après avoir quitté Apple, ça en jette un brin sur un CV. On comprend donc plus aisément comment William M. Hawkins III, affectueusement surnommé « Trip », a réussi à convaincre un paquet d’investisseurs et de sociétés du caractère malin de sa dernière idée. Cette idée, c’est 3DO.

Bonne idée, mauvaise idée

À une époque où Sega et Nintendo règnent en maîtres et où les autres constructeurs (Nec, SNK, Atari…) se partagent les miettes, où même la micro-informatique personnelle est encore morcellée en différentes technos incompatibles (Atari, Amiga, Amstrad, IBM PC…), Trip Hawkins propose sa vision du futur. Cette vision, c’est un standard universel, ouvert à n’importe quel constructeur en faisant la demande (et achetant une licence, il ne faut pas pousser non plus), permettant de nombreux clones hardware sur une base commune. Cette base c’est 3DO, que Hawkins veut puissante et polyvalente : c’est une des premières consoles de jeu 32bit (mais pas la première, puisque sortie après la Marty et l’Amiga CD32) mais aussi une des premières machines multimédia « tout-en-un », vieux fantasme toujours nourri de nos jours par certains constructeurs, Sony et Microsoft en tête. Alléchés, pas mal de grands noms se bousculent au portillon et 3DO vend ainsi des licences à, entre autres, Samsung, Sanyo, Goldstar et surtout, Matsushita/Panasonic. Ce sont ces derniers qui sortiront en octobre 1993 le premier modèle de 3DO de l’histoire, qui demeure également le plus connu : la 3DO Interactive Multiplayer.

À l’époque, l’ambition est tout sauf modeste puisque les pubs TV expliquent qu’on veut enterrer la Megadrive et la SNES, rien que ça. Après tout, la console est prometteuse, les partenaires ne sont pas des clampins et il y a des vétérans de l’industrie aux commandes, alors il n’est pas interdit de rêver.

Il faut dire que d’un point de vue hardware la 3DO a ce qu’il faut sous le capot avec un processeur ARM60 32bit à 12.5 MHz et surtout une résolution pouvant monter jusqu’en 640×480 en NTSC, et même 768×576 en PAL, le tout avec une palette de couleurs de 24bit (ça fait 16 777 216 couleurs, donc c’est quand même pas de la merde). Pour le son c’est du 16bit stéréo échantillonné à 44100kHz donc qualité CD Audio et du Dolby Surround, ce qui vend encore du rêve à l’époque. Enfin le lecteur CD à double vitesse permet des taux de transfert convenables, bref tout se présentait sous les meilleures auspices.

En joue, feu

La force de la 3DO, c’était de permettre à tout un chacun de développer dessus, sans avoir à reverser de colossales royalties mais seulement $3 par jeu vendu. Des dizaines d’éditeurs proposent leurs titres pour la machine dont la ludothèque va rapidement grossir. Electronic Arts, en premier lieu, que Trip Hawkins avait fondé, fournira d’excellents portages de Need for Speed, FIFA (entièrement en 3D, incroyable pour l’époque) et surtout Road Rash (l’un des jeux les plus mis en avant afin de vendre la console). Crystal Dynamics sera à l’origine d’un portage arcade perfect de Super Street Fighter II X, encore considéré de nos jours comme la meilleure version console jamais sortie, mais aussi de Crash’n Burn, exclu dévoilant les capacités de la machine en matière de 3D. Enfin, GEX est un jeu de plateforme tout à fait sympathique précédant Donkey Kong Country de quelques années tout en utilisant la même techno.

Toutefois, un premier problème de taille apparaît : les manettes 3DO ne comportent que 5 boutons. Ne serait-ce que pour jouer à Street Fighter II, ça pose déjà quelques complications, d’autant plus que la croix de direction est purement et simplement merdique. Mais s’il n’y avait que ça, ce n’était pas encore trop grave. Il aurait fallu qu’une nouvelle manette sorte, et le problème aurait été résolu.

Le vrai drame de la 3DO est d’ordre politique : l’absence totale de contrôle a bien permis d’attirer nombre d’éditeurs, lesquels ont pour leur majorité sorti des jeux allant de médiocres à mauvais. Très mauvais. Au point que la 3DO peut se targuer d’avoir accueilli d’immondes daubes dont même la ludothèque Jaguar aurait honte.

L’ère du magnétoscope interactif

Argument de vente lors de l’arrivée massive du support CD, les jeux en Full Motion Video furent légion sur cette machine malgré leur intérêt tout relatif. Avant l’avénement de la 3D, nombreux étaient les éditeurs s’imaginant que l’avenir du jeu vidéo passait par… la vidéo elle-même. De grands noms de l’industrie, tel Yoshihisa Kishimoto (le papa de Double Dragon et de Renegade, excusez du peu) s’étaient en effet risqués à ce genre de clowneries. On trouvera d’ailleurs Road Blaster (aussi connu sous le nom de Road Avenger) sur 3DO, aux côtés d’autres titres célèbres comme Dragon’s Lair ou sa suite Space Ace. Pour ces titres issus de l’arcade, l’objectif était d’en mettre plein les yeux tout en délestant le joueur du maximum de pièces de monnaie. Il va sans dire qu’une fois portés sur consoles et micros, ces jeux montraient très rapidement leur vacuité et leurs limites. Dans le même genre, Night Trap tenta de pousser l’interactivité un peu plus loin et provoquera une polémique sans précédent, même si totalement démesurée.

Mais le fond fut atteint avec la sortie sur 3DO de ce qui reste à ce jour l’une des plus gigantesques arnaques du média. Le tristement célèbre Plumbers don’t wear ties, immortalisé par l’Angry Video Game Nerd. Difficile de décrire ce produit qui ne mérite même pas le titre de « jeu » tellement l’interactivité est réduite à son minimum. Pour tout dire, un truc comme Virtual Sex with Jenna est probablement plus interactif que ça. Sous couvert de softporn humoristique, Plumbers don’t wear ties est un slideshow nul de photos sans intérêt avec des voix off qui commentent. Et parfois on doit choisir entre deux propositions débiles.

Si vous avez un peu de temps à perdre, je ne peux que vous conseiller la vidéo ci-dessus exprimant parfaitement la perplexité ressentie devant cette escroquerie caractérisée.

La Jaguar n’a qu’à bien se tenir. Le CDI tremble !

Si seuls les jeux faits de FMV avaient été mauvais, la 3DO aurait probablement pu s’en tirer. Malheureusement, c’était loin d’être le cas et un jeu de combat 2D comme Shadow : War of Succession est presque un cas d’école en matière de catastrophe. Hors de question d’utiliser des sprites dessinés à la main : on vous a dit que la vidéo c’était l’avenir ! Les graphismes du jeu seront donc à base de prises de vues réelles façon Mortal Kombat, parce que ça en jette. Enfin il paraît.

Les sprites, donc, ne sont presque pas moches. Le problème, c’est tout le reste. Les animations sont calamiteuses, les décors affreux, les sons épouvantables, et le gameplay… en dessous de tout. Pour l’anecdote, l’un des seuls mérites de Shadow : War of Succession est de détenir le titre de pire jeu de baston de la 3DO, ce qui sauve la mise de Way of the Warrior, jeu similaire aux sprites digitalisés développé par… Naughty Dog. Oui, le Naughty Dog auquel vous pensez.

Alors, cette console révolutionnaire, elle ne s’est pas vendue ? Eh bien non, elle ne s’est pas vendue. Pour une ultime bonne raison. À sa sortie, la console coûtait $699. Elle baissera ensuite de prix, mais le mal sera fait : personne ne voulait d’un magnétoscope amélioré pour riches, et la console se traînera cette réputation durant toute sa (courte) vie. Les projets de 3DO dans le monde du hardware furent rapidement enterrés, la licence d’exploitation du prototype M2 fut revendue à Matsushita qui abandonna le projet quelques semaines avant la sortie. 3DO se contenta de devenir éditeur, avant de déclarer banqueroute en mai 2003. Les licences 3DO restantes furent vendues à UbiSoft, Trip Hawkins fonda Digital Chocolate, une boîte de développement de jeux sur téléphones portables. Et 3DO disparut du paysage vidéoludique, sans grand’monde pour le regretter.

est

joueur depuis 1985. Multiplateformes, multigenres, souvent exigeant, parfois tatillon, mais jamais blasé.


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4 commentaires »

  1. Plumber don’t wear ties, qui est joubale ici en vrai : https://www.youtube.com/watch?v=rjMAG5IDnek.
    Je n’ai aps le souvenir d’être allé jusqu’au bout …

  2. Je me souviens bien de la sortie de la 3DO. A l’époque, je l’avais vue tourner à la fnac micro, bd saint germain et les jeux en démonstration étaient particulièrement alléchants, visuellement parlant.

    Comme tu le mentionnes, Road Rash et SF2X étaient juste nickel. Dur de retrouver son Street FIghter 2 sur SNES après ça.

    Mais oui, 700$, ça fait mal !
    En tenant compte de l’inflation, la 3DO est la 2e console la plus chère à sa sortie, juste derrière la NeoGeo
    http://mygaming.co.za/news/wp-content/uploads/2012/09/ZwxWq.png

    Et pourtant, il y a 5 ans, j’ai acheté une NeoGeo pas chère pour réaliser un rêve de gosse, pas une 3DO

  3. La 3DO et moi, ce fut un coup de foudre.

    Comme ça, me demandez pas pourquoi…Quelques articles dans la presse vidéoludique de l’époque et quelques démos à la Fnac Micro St Germain avaient suffi à faire basculer mon petit coeur.

    Pourtant, tout m’indiquait de ne pas céder à cette pulsion: la PlayStation, la Saturn avaient toutes plus de potentiel sur le papier. Le standard 3DO était déjà quasiment mort, d’après certains.

    Mais le coeur a ses raisons…que la raison ignora, un beau jour d’octobre 1995, où je me décidai à passer à l’acte, pour la modique somme de 1790 balles (d’occase, avec une Peritel bricolée) chez Coconut République à Paris.
    Les vendeurs, en train de s’escrimer sur Destruction Derby sur PlayStation, venant tout juste de sortir, m’ont regardé avec des yeux mi-blasés, mi-amusés.

    Une manette supplémentaire, et le line-up qui me faisait rêver sur les magazines: Space Hulk (que j’avais adoré en PC, pour son ambiance Aliens-esque; mais qui prenait un upsight graphique exceptionnel), FIFA (alléché par les démos de la Fnac), The Need for Speed (on disait comme ça, à l’époque) en qui je voyais le digne successeur de Test Drive et Car & Driver, que j’adorais; Way of The Warrior, car fan de jeux de fights, et Road Rash. J’avais claqué toutes mes économies, mais j’étais ravi.

    Rentrant chez moi, waaaah la baffe. Faut dire, à cette époque, pas d’Internet et encore moins de vidéos, donc on fantasmait sur des screenshots et les quelques démos magasins pour se faire une idée.
    Certes, avec le recul tout cela était assez pompier, avec de la FMV de partout (les pubs à la mi-temps de FIFA pour la Predator, d’Adidas… On était extatiques devant!). Mais quelle baffe.

    En dehors de ces jeux, j’ai d’excellents souvenirs sur le SSF2T (meilleur portage ever), Slam’n’Jam 95 (un jeu de basket sans licence, en 2D à la vue un peu spéciale, excellent), Return Fire (énorme multiplayer en écran splitté à la bande son symphonique magique), Wing Commander III (que mon PC ne pouvait faire tourner) et même Demolition Man (qui a très mal vieilli, en revanche)… Et d’avoir été énormément déçu par Killing Time, un FPS à l’ambiance Shining-esque réussie mais au design assez pourri; ou Captain Quazar, très hypé, mais aux contrôles tout moisis (chiant pour un run’n’gun).

    Et, dans la veine des merdes interactives à la « Plumbers… » (qui fleurissaient parallèlement sur PC également), je me suis fait eu avec NeuroDancer, pseudo video de striptease (packagée comme un jeu d’aventure cyberpunk…. qu’heureusement j’avais acheté 5 balles chez Cash Converter)… Ou Snow Job, une sorte de jeu d’aventure assez bizarre (et adulte) sorti à la toute fin de la console (et assez raté, en dépit des ambitions).

    Le concept était excellent: un standard pas lié à un constructeur (cf cette carte 3DO Blaster à insérer dans son PC qui permettait d’émuler officiellement la 3DO, vendu par Mr SoundBlaster en personne: Creative Labs)…
    Une console occidentale (bien que fabriquée majoritairement par des constructeurs japonais) dans son approche, à la ludothèque très « PC ». J’ai toujours trouvé que les boîtes de jeux US illustraient bien ce côté « cul entre deux chaises »: aussi encombrantes qu’une boîte Sierra (les grosses boîtes PC de l’époque), mais allongées comme une boîte Megadrive. Une sorte de boitier DVD sous stéroides.

    Bref, j’y croyais à mort, à cette console… mais j’étais bien le seul. Et je ne crois avoir JAMAIS croisé une personne ayant possédé une 3DO hormis moi… (à part Trip Hawkins que j’avais rencontré en 2000, et encore, suis même pas sûr qu’il en avait une).

    L’ironie du sort fut que, quelques années plus tard, les premiers jeux dont j’eus la charge en arrivant dans l’industrie vidéoludique furent…les jeux 3DO (Army Men et consorts…quelles merdes….).

    J’ai maintenant trois 3DO et une quarantaine de jeux. Il m’arrive de temps en temps de relancer quelques trucs, mais bon, ça pique les jeux (tous ces pseudo-jeux mid90s en FMV hypercompressée en 4 couleurs et demi ou en 3D dégueue ont TRES MAL VIEILLI!).

    Merci pour cet article sur cette console méconnue, souvent méprisée, mais vachement attachante.

  4. Ah la 3DO. Je ne sais toujours pas comment mon père avait accepté dee la payer 3500frs à Espace3 games. Une version japonaise modèle F Z10. Jy ai passé de bons moments avec en plus des jeux cités plus le très bon portage de Samurai Shodown et Theme Park.
    La question que je me pose depuis cest pourquoi les concepts occidentaux ne fonctionnent jamais au Japon…

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